Imprimer cet articleEnvoyer à un ami
Mercredi 17 mai 2017 | interview

Jean-Philippe Puig (Avril) : « Nous pourrions annoncer une alliance dans les produits alimentaires à base de protéines végétales à la fin de l’année »


Jean-Philippe Puig, gérant de la SCA Avril, revient sur les éléments marquants de 2016. Une année difficile, au cours de laquelle le groupe a néanmoins maintenu son chiffre d'affaires et enregistré une baisse de son Ebitda à 144 M€. Mais il a aussi réduit son endettement et accéléré ses investissements. Le plan stratégique à l'horizon 2020, axé notamment sur le développement à l'international et l'innovation se poursuit. Avril pourrait bientôt annoncer la concrétisation de projets en Afrique subsaharienne et devrait, en partenariat avec un grand groupe mondial, se lancer sur le marché de l'alimentation à base de protéines d'origine végétale d'ici un ou deux ans.


Comment s'est déroulée l'année 2016 ?

Avant d'aborder le compte de résultat, je vais commencer par donner les derniers chiffres de la sécurité, comme je le fais systématiquement auprès, de mon comité exécutif, de mon conseil d'administration et de mes banquiers. Au-delà de la simple responsabilité auprès de notre personnel, beaucoup de choses découlent de l'amélioration du taux de fréquence des accidents. Depuis notre premier plan stratégique, nous nous sommes fixé une diminution de 20 % par an. En 2016, nous enregistrons une baisse de 11 % à 12,9 de TF2 (nombre d'accidents avec et sans arrêt de travail pour 1 million d'heures travaillées, ndlr). Un bon résultat, qui n'est pas tout à fait à la hauteur de nos espérances, mais qui continue à s'améliorer. Nous partions d'un niveau très élevé autour de 40 quand je suis arrivé chez Avril en 2012.

Et du côté de vos résultats ?

Normalement, sur l'ensemble de la filière, tout ne va pas mal en même temps, sauf en 2016, du jamais vu depuis des années. Malgré tout, notre chiffre d'affaires est stable à 5,9 milliards d'euros, contre 6,1 milliards en 2015. Les quelques acquisitions et le développement organique ont en partie compensé les variations du prix des matières premières.  Ce qui n'a en revanche pas été le cas au niveau des résultats. L'Ebitda s'inscrit à 144 millions d'euros, inférieur aux 160 millions d'euros budgétés. Un chiffre qui n'est pas tout à fait comparable aux 206 millions d'euros dégagés en 2015, compte tenu d'une petite modification de périmètre. L’écart est essentiellement lié à la partie amont, trituration et biodiesel.

C'est-à-dire ?

Le manque de colza, où contrairement au blé le prix s’est tenu, nous a obligé à importer. Mais le pire a été la chute du pétrole, qui est tombé à 27$ le baril mi-février 2016, ce qui été catastrophique en termes de marge pour le biodiesel.

Notre activité oléochimie a souffert de l’absence de forage pétrolier profond dans le monde l'an dernier et sur la partie embouteillage avec Lesieur, nous avons souffert de la faible production d'huile d'olive, essentiellement en provenance d'Espagne. Et compte tenu des demandes de baisses de prix de la part des distributeurs, nous n’avons pas réussi à compenser la hausse de la matière première.

Sur l’alimentation animale, nous avons été pénalisés par la baisse du cheptel dans la filière laitière et porcine. Nous avons certes conservé nos marges, mais sur des volumes moindres.

Quant à l’œuf, je reconnais humblement que nous n’avons pas vu venir le virage qui s’opère actuellement vers les œufs plein air à l’horizon 2020. Une transformation trop rapide qui n’est pas réaliste. Chez Matines, 80 % des volumes sont sur l’œuf cage. Vous imaginez qu’il est compliqué aujourd’hui d’expliquer aux éleveurs qu'après la mise aux normes européennes pour les œufs cages en 2012, il faut maintenant passer aux œufs plein air. Tous ne peuvent pas le faire, faute d'espace, et certains ne sont pas prêts à surinvestir. Chez Matines, cela concerne une petite soixantaine d'éleveurs et chaque fois des cas particuliers.

Et justement, au terme de cette année 2016 compliquée, comptez-vous modifier les axes du plan stratégique Avril 2020 ? 

Les résultats 2016 n'ont pas été à la hauteur de nos attentes, mais nous n'avons pas changé notre cap stratégique. A la question, fin 2016, de savoir si nous étions bien sur les bons axes, je dis oui, absolument oui !

Preuve que nous ne changeons rien, Avril a poursuivi les embauches l’an dernier avec 200 cadres supplémentaires, dont 20 % de mobilité interne, ce qui est très bien. Et si l'axe humain reste évidemment un élément très important, les trois autres le sont tout autant.

Nous n'avons pas levé le pied également en termes d'investissements, avec un montant supérieur à 207 millions d'euros*, en hausse par rapport aux 186 millions d'euros investis en 2015.

Nous estimons qu'en termes d'innovation, de modernisation et de transformation nous n'avons pas d'autre choix que d'investir. Le premier axe de notre plan stratégique porte sur la compétitivité. Et remettre le client au cœur de nos préoccupations, c'est commencer par investir dans nos outils pour abaisser nos centres de coûts, quand c'est possible. Ainsi après l’investissement dans la nouvelle usine Lesieur à Bassens début 2016, nous avons démarré la production de produits à base de porc en association avec l'allemand Tönnies en avril 2016. Ce nouvel outil était fin 2016 au maximum de sa capacité, ce qui nous a conduit en avril 2017 à la doubler. Nous avons ainsi créé plus de 100 emplois locaux à Vire, sans compter ceux d'Aberra (filiale d'abattage et de découpe d'Avril, ndlr) qui va servir la deuxième transformation. Ma seule difficulté aujourd’hui est d'arriver à recruter à la vitesse où nous avançons.

A l'échéance du plan en 2020, Avril maintient son objectif d'un Ebitda de 400 millions d'euros.

Où en est Avril de la conquête de nouveaux territoires géographiques prévue dans ce plan ?

Aller vers l'international est le deuxième axe de notre plan et là aussi nous avons fait pas mal de choses. Si nous voulons être compétitif, nous devons nous appuyer sur une croissance à l'international. Nous avons donc poursuivi notre développement, tant dans notre branche oléochimie, que dans les compléments nutritionnels en élevage, désormais regroupés sous le nom d'ASA, pour Avril Spécialité Animale (ex Biosécurité et spécialités nutritionnelles, ndlr). Le groupe a ainsi pris la majorité du brésilien Salus en juin dernier, puis d'Ewabo, un des leaders de la biosécurité en Allemagne en janvier dernier. Il s'agit encore d'un petit marché à l’échelle du groupe, avec un chiffre d’affaires de près de 140 M€, que nous voulons faire croitre par acquisition. 

En Algérie, nous avons décidé d'implanter une usine Lesieur, actuellement en pleine construction. Un investissement de plusieurs dizaines de millions d'euros dans lequel Avril est minoritaire (49 %) aux côtés de notre distributeur local, le groupe alimentaire Djadi. Les Algériens, gros consommateurs de mayonnaise, importaient depuis notre site de Dunkerque. Grâce à cette nouvelle usine, nous allons non seulement pouvoir explorer les pays limitrophes de l'Algérie, mais également attaquer depuis Dunkerque d'autres marchés à l'export, notamment l'Asie et d'autres pays africains.

Nous avons beaucoup d'autres projets en Afrique subsaharienne, qui, je l'espère, pourront se concrétiser cette année et que nous pourrons bientôt annoncer.

Des projets dans quel domaine et dans quel pays précisément ?

Nous sommes présents dans la filière arachide au Sénégal avec le Groupe Castel au travers d'une coentreprise, Copeol. Nous regardons du côté du Cameroun et de la Côte d'Ivoire pour nous développer dans l'huile au sens large, les savons, les condiments.... Notre but n'est pas de mettre notre drapeau dans tous les pays d'Afrique, mais d'en choisir un dans lequel nous allons pouvoir déployer Avril autour de la structuration et du développement de filières locales fortes et durables, comme nous le faisons au Sénégal et au Maroc.

Et que devient le biodiesel ?

Nous sommes en 2017 à la croisée des chemins sur le plan de la réglementation. Je pourrai vous dire l'an prochain à la même période si nous avons pris le bon virage ou si nous sommes toujours en plein questionnement. L'incertitude est essentiellement réglementaire puisque l'Europe parle de baisser progressivement le seuil d'incorporation de biocarburants de première génération dans les transports à compter de 2020, pour atteindre 3,8% en 2030. Nous savons que nous ne finirons pas là, mais serons-nous à 5 % ? à 6% ? à 7 % ? Et dans quelles conditions ? Nous aurons la réponse en fin d'année. Il est certain qu'une trop forte baisse de l'incorporation serait une catastrophe pour le colza, nos politiques en prennent conscience.

Où en sont les projets innovation d'Avril ?

L’innovation est le troisième axe de notre plan stratégique. Sur le biodiesel nous travaillons sur les produits de deuxième génération qui devraient arriver dans les cinq à dix prochaines années. Nos recherches pourraient nous conduire à fabriquer des produits de biomasse que nous n’imaginons même pas aujourd'hui.

Nous travaillons aussi sur la valorisation des protéines pour faire en sorte que l'on consomme moins de protéine végétale pour produire de la protéine animale et également sur la manière de rendre la protéine végétale "meilleure gustativement" pour l'intégrer directement dans l'alimentation humaine.

Avril travaille à l’extraction de la protéine, sans dénaturer la molécule – ce qui n'existe pas encore aujourd'hui. Et les produits alimentaires n’étant pas notre métier, nous nous sommes rapprochés des plus grands groupes mondiaux pour faire de ces protéines quelque chose d'appétant pour l'homme. Nous devrions être en mesure d’annoncer une alliance à la fin de l'année, puis un investissement industriel en France, afin d’être capables de mettre sur le marché des produits alimentaires à base de protéines d'origine végétale en 2018/2019.

Comme nous l'avons identifié, la protéine est le blockbuster de ce que sera le Groupe Avril demain.

Sinon quels grands changements ont marqué le groupe en 2016 ?

Après le changement juridique intervenu en janvier 2015 pour donner naissance au groupe Avril, nous avons procédé au 1er janvier 2016 à une simplification hiérarchique. Nous avons élargi le comité exécutif pour intégrer au tour de table les principaux patrons des différents domaines. La suppression d'un étage hiérarchique permet d'aller plus loin et plus vite dans les décisions et le management.

Nous nous sommes également dotés d'un comité exécutif des jeunes. Une nouveauté là-aussi importante, pour prendre la température auprès d'une génération avec laquelle nous sommes parfois en décalage. Ces jeunes, nés avec une greffe de téléphone à gauche et d'ordinateur à droite, sont les mieux placés pour répondre à des sujets tel que le digital par exemple, pour nous dire où en est le groupe. Ce Comité, renouvelable tous les deux ans, est constitué de seize salariés âgés de 25 à 35 ans, venant de tous les métiers d'Avril et de tous les pays.

Nous avons également ouvert le capital aux salariés, uniquement en France pour l'instant, parce qu’il est encore très compliqué de le faire à l’étranger pour des questions juridiques. Et pour une première fois, nous avons rencontré un taux de participation record de 49 %, supérieur à la moyenne nationale, plutôt autour de 40 %. Il s'agit d'un FCPE classique en trois tranches, dont j'ai voulu la première très attractive, puisque pour 100 euros investis, l'entreprise abonde pour 300 euros.

Tout ceci s'intègre dans le quatrième axe de notre plan stratégique : les hommes et les femmes d'Avril.

Quelles sont vos perspectives pour 2017 ?

Sur la partie trituration, l'incertitude demeure sur la production après les récents épisodes de gel dans l'est de la France notamment, et sur la qualité. On devrait être un peu mieux au niveau des volumes, mais les marges ne seront pas là.

Dans les huiles et condiments, ça reste difficile, sachant que l'huile d'olive a déjà augmenté de 60 % en deux ans. Et quand vous vous asseyez dans les box et que les négociations démarrent avec des demandes de baisse de 4 %, ça n'est pas acceptable. Sur les huiles et condiments en France nous sommes inquiets. Nous ne pouvons pas accepter de continuer à produire à perte.

L'oléochimie est bien partie depuis début 2017, tirée par l'économie européenne. Nous constatons également une petite reprise dans la nutrition animale. Et dans l'œuf, ça restera dans la lignée de 2016, c'est-à-dire assez difficile. 

Mais globalement cette année, nous allons tirer bénéfice de nos investissements. Un certain nombre d'innovations et de nouveautés vont porter leurs fruits dans le courant de 2017.

Et nous continuons à innover et à investir, tout en conservant une très bonne situation financière. En 2016 nous avons totalement refinancé le groupe à hauteur de 880 millions d’euros pour les 5 à 7 ans à venir, à des taux très intéressants.

Une stabilité et une solidité qui vont nous permettre de financer largement notre plan stratégique et d'investir sur le long terme. Sans compter qu'en dépit d’une année 2016 compliquée, nous avons amélioré nos ratios puisque le groupe s'est désendetté. La dette financière d'Avril est ainsi tombée de 400 à 270 millions d'euros à la fin du dernier exercice, pour 1,8 milliard de fonds propres.

Revenons sur les négociations commerciales, qui comme vous l'évoquiez restent un moment toujours compliqué avec la distribution. Quelles solutions permettraient selon vous de sortir de l'impasse ?

Il faut vraiment que tous ceux qui sont volontaires se mettent autour de la table, pour trouver ensemble les deux ou trois points qui seraient de nature à améliorer le système, sans forcément changer complètement la loi LME. Certains distributeurs ne jouent pas le jeu, mais il arrive un moment où ils n'auront pas le choix. Mais quand je vois le faible niveau des pénalités pour ceux qui ne respectent pas la loi, rien ne m'étonne.

Emmanuel Macron a dit qu'il était conscient des difficultés des filières et qu'il allait mettre en place des Etats généraux de l'alimentation avant l'été. Attendons. Il est certain qu’il faut se poser les bonnes questions et notamment, ce que nous faisons en France pour protéger et développer nos filières.

Lidl, à qui nous fournissons les produits élaborés avec Tönnies, ne faisait que du porc importé auparavant. Le distributeur a bien compris que sa marque en France devait être française, une démarche où tout le monde s'y retrouve, de l'amont jusqu'au consommateur. Et avec un engagement sur le moyen long terme, nous avons la visibilité pour investir.

Quel message pourriez-vous adresser au niveau Président de la République ?

Il faut que le gouvernement français prenne conscience que le monde agricole, que la Ferme France, que l'agroalimentaire français sont une vraie chance pour notre pays. Il faut tout faire pour que cela devienne une opportunité et non pas un problème. Nous avons des pépites en France, alors de grâce, faisons en sorte que nos entreprises se développent et qu'elles rayonnent à l'international, sans lourdeurs administratives. C'est à nous, entreprises, de faire le job, mais j'attends de l'Etat qu'il nous aide et non qu'il nous alourdisse.

gétales, 54 M€ côté Sofiprotéol et 38 M€ sur la modernisation des systèmes informatiques.

 

Propos recueillis par Perrine Delfortrie



Téléchargements