Imprimer cet articleEnvoyer à un ami
Jeudi 09 mai 2019

L'agroalimentaire argentin: entre gel des prix et boom des marges


Le gouvernement de Mauricio Macri a imposé le gel des prix en rayon d’une soixantaine de produits alimentaires. L’accélération du rythme de l’inflation le force à intervenir directement sur le marché pour éviter des troubles sociaux et conserver ses chances de briguer un deuxième mandat présidentiel en octobre prochain. Un environnement économique qui n’empêche pas certains transformateurs et distributeurs alimentaires de réussir à tirer leur épingle du jeu.


Le 17 avril, le président de la République argentine, Mauricio Macri, qui entame la quatrième et dernière année de son mandat, a annoncé des mesures de lutte contre l’inflation drastique, un aveu d’échec autant qu’un désaveu d’ordre idéologique. Intervenir directement sur l’alimentation est bien la dernière option que lui et son équipe au credo libéral auraient choisie encore quelques semaines plus tôt. Mais selon l’institut national de statistiques (INDEC), le taux d’inflation générale sur les prix a atteint 4,7 % en mars dernier. Rapporté au premier trimestre 2019, cela fait 11,8 % de hausse et 54,7 % sur les 12 derniers mois ! Or, lorsqu’un produit comme le lait devient hors de prix pour une partie de la population, tout peut arriver, comme lors du chaos social de 2001.

Le gouvernement a donc décrété dans l’urgence, et non sans disputes internes, le gel des prix en rayon d’une soixantaine de produits alimentaires de première nécessité, dans 2 500 points de vente, en accord avec seize entreprises de l’alimentaire et de la distribution. Il s’agit d’huiles, de riz, de farines, du lait, du yaourt, de l’herbe à infuser (celle utilisée pour le mate, la boisson nationale), le sucre, des légumes en conserve, de la farine de maïs, des biscuits, de la confiture et des boissons. Les fabricants se sont engagés à garantir l’approvisionnement régulier de ces produits pendant six mois à partir du lundi 22 avril. Les abatteurs de bovins ont quant à eux été priés d’écouler chaque semaine sur le Marché central de Buenos Aires (l’équivalent local de Rungis), 120 tonnes de pièces de bœuf au prix de 3 €/kg.

Une inflation galopante

Le secteur agroalimentaire n’est pas le seul concerné par ce plan anti-inflation baptisé Plan d’automne (austral). Les augmentations des tarifs de l’eau et de l’électricité qui étaient prévues cette année ont été annulées.

« Le temps est venu de soulager un peu les Argentins », a dit Mauricio Macri, en annonçant ces mesures valables pour six mois, ce que d’aucuns jugent opportuniste… à six mois des élections présidentielles. Davantage que sa piètre performance dans les sondages, c’est la pression des gouverneurs des vingt-trois provinces argentines qui aurait été déterminante dans l’adoption de telles mesures.

Le coût de la vie à Buenos Aires était estimé en mars dernier pour un couple avec deux enfants, à 70 351 pesos (1 465 €), par le Centre d’éducation et de conseil au consommateur (CESyAC). De ce total, 23 % concernent les produits de consommation de masse, majoritairement des aliments. En province, le coût de la vie est moindre, à l’exception de la Patagonie, mais le pouvoir d’achat l’est en général tout autant.

Le chef de cabinet du gouvernement, Marcos Peña, a dit tout le mal qu’il pense de ces mesures : « L’encadrement des prix par l’État produit des distorsions entre l’offre et la demande de services. À la longue, cela se traduit par une inflation encore plus forte. »

En réalité, ce Plan d’automne est un prolongement du programme Precios Cuidados (prix contenus) initié sous la présidence de Cristina Kirchner. Dans ce cadre notamment, la laiterie Mastellone, en accord avec le gouvernement, doit fournir des poches de 1 litre de lait sous la marque La Armonía vendues pour ainsi dire à perte. Ces litres de lait en question sont les moins chers du marché, et concurrencent d’autres produits provenant de la même laiterie et vendus sous la marque La Serenísima, la laiterie argentine leader du marché. Les sachets La Armonía sont rationnés (deux sachets par personne) et partent vite.

Le fromage devenu un produit de luxe

Si une telle inflation se traduit par une chute des ventes, elle profite néanmoins à certains industriels et distributeurs. Un simple relevé de prix effectué à la mi-avril, à Buenos Aires, dans un magasin Jumbo du groupe chilien Cencosud, renseigne sur le niveau actuel des prix des fromages vendus en portions en grande surface dans la capitale argentine.

Ramené au kilo, cela va de 383 pesos (8 €/kg) pour un crémeux de base sous MDD à 2 003 pesos (41,6 €/kg) pour un Parmesan importé d’Italie. Le camembert Président, du groupe Lactalis, importé d’Uruguay par La Mucca y est vendu à 1 672 pesos le kilo (35 €/kg) et la crème de fromage Président et Babybel à 1 131 pesos (23,5 €/kg). La Serenísima vend son « camembert » au même prix. De son côté, la fromagerie locale Piedras Blancas, succes-story d’une éleveuse de chèvre de la ville de Suipacha, est présente avec des fromages vendus également à plus de 30 €/kg. Même le fromage râpé ordinaire est commercialisé entre 766 et 1 000 pesos (entre 16 et 21 €/kg) en sachets de 100 ou 250 g. Le fromage un tant soit peu élaboré, considéré comme un produit de luxe, n’est plus consommé que chichement par la classe moyenne argentine.

Rien d’étonnant à cela quand on sait que le salaire moyen d’un manutentionnaire est d’environ 30 000 pesos, soit autour de 600 € par mois. Quant aux marges que laissent supposer de tels prix en rayon, elles sont "a priori", car malgré le niveau des salaires et les dévaluations monétaires récurrentes, transformer des aliments en Argentine revient très cher, selon Matías Lestani, le conseiller économique du syndicat agricole majoritaire, les Confédérations régionales d’agriculture. L’investisseur n’est pas du tout sûr de récupérer sa mise en dollars. Car il y a des coûts supplémentaires dus aux lacunes, voire à l’absence de services, au manque de qualification et de productivité de la main-d’œuvre, et au retard technologique des outils, précise Matías Lestani.

L’Argentine reste un marché attractif

Cela dit, l’attractivité du marché argentin a poussé le groupe Lactalis, l’an dernier, à envisager de s’associer à la coopérative laitière Sancor laissée exsangue après une mauvaise gestion (Agra Alimentation du 22 mars et du 3 mai 2017). Outre les données macro-économiques, ce sont les habitudes alimentaires locales qui semblent avoir motivé Lactalis. « Les modèles de consommation alimentaires en Argentine sont parfaitement transposables aux Européens avec la coutume de l’apéritif garni en fromages et charcuterie, ou l’ajout de fromage dans les pâtes », a expliqué Axel Bigot, responsable des affaires publiques de Lactalis, en marge d’un congrès mondial laitier l’an dernier à Buenos Aires. Déjà très présent au Brésil « qui devrait devenir sous peu le deuxième pays de collecte de Lactalis après la France », Lactalis l’est aussi en Argentine, via la laiterie uruguayenne La Mucca (140 employés, 50 Ml/an de lait transformés) et au Chili depuis l’acquisition en 2017 de l’entreprise La Vaquita. « Nous n’excluons pas d’acquérir des unités de production en Argentine tout en continuant à importer des fromages d’origine européenne qui sont très présents à Buenos Aires. J’y remarque une montée en gamme avec une demande accrue de surprise sur les goûts, la texture et la garantie de qualité », a précisé Axe Bigot.

Améliorer la compétitivité : une urgence

Pour Maías Lestani, rares sont les PME ou coopératives argentines qui sont en mesure de concurrencer les multinationales comme Nestlé ou Danone, ou les poids lourds nationaux que sont Arcor et Molinos Río de la Plata. « Nous accusons un gros retard par rapport à l’Europe dans la transformation industrielle de nos matières premières agricoles », reconnaît-il. « Par manque d’accès au crédit, car les taux sont à des niveaux stratosphériques et en l’absence totale d’aide publique à l’investissement, les coopératives agricoles se rapprochent rarement du consommateur avec des produits transformés. Pourtant, le potentiel de nos filières est énorme, comme celle du bœuf, dont 80 % de notre production est encore consommée dans le pays. En modifiant nos pratiques antiques, qui consistent à distribuer le bœuf en demi-carcasse descendue du camion à dos d’homme dans toutes les boucheries, nous éviterions de voir finir à la poubelle des morceaux peu valorisés localement, mais prisés à l’étranger », déplore-t-il.

Pour encadrer le débat sur les marges, le gouvernement de Mauricio Macri coordonne depuis 2015 plusieurs Tables rondes de la compétitivité où interagissent agriculteurs, transformateurs et distributeurs. Certaines tables rondes ont ainsi permis des avancées, comme faciliter le fret ferroviaire agricole, ou la logistique portuaire pour le soja, mais d’autres sont jusqu’ici des échecs, notamment celles sur le lait et la viande. Sur la première, rien n’a été fait en trois ans. Sur la deuxième, la pierre d’achoppement reste le mode de découpage du bœuf.

Marc-Henry André, correspondant à Buenos Aires



Téléchargements