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Mercredi 21 mars 2018 | bilan

L’industrie agroalimentaire toujours à la peine en 2017


En dépit des conclusions plutôt positives des États généraux de l’alimentation et de la signature de la Charte d’engagements, l’Ania a confirmé à l’occasion de son bilan annuel que les négociations commerciales avaient été catastrophiques. Prises en étau entre la hausse des matières premières et la poursuite de la baisse des prix dans la GMS, les entreprises voient leurs marges continuer de reculer. La profession attend beaucoup de la nouvelle loi qui devrait permettre de redonner de la valeur à l’alimentation et une meilleure répartition des prix entre les différents échelons de la filière.


"Il faut arrêter l’hémorragie ! ". À l’occasion du bilan de l’IAA pour 2017, Jean-Philippe Girard, le président de l’Ania, n’y est pas allé par quatre chemins. Déplorant la toujours très grande difficulté des industriels à se faire entendre par les distributeurs lors des négociations commerciales et ce en dépit des États généraux de l’alimentation (EGA), ce dernier a énuméré "tous les warning" qui témoignent d’une poursuite de la fragilisation du secteur. "Nous transformons 60 % de la production agricole française. Soit nous voulons construire une filière solide et on change le rapport de force, soit on continue comme ça et il y aura de la casse", prévient-il.

En 2017, comme en 2016 et les années précédentes, les entreprises de l’agroalimentaire ont souffert. Certes, l’an dernier, le chiffre d’affaires de l’industrie alimentaire s’est élevé à 180 milliards d’euros, soit une hausse de 3,9 % par rapport à 2016. Mais cette évolution qui tient essentiellement au dynamisme des ventes à l’export et à la hausse de certaines matières premières en amont "masque d’autres faiblesses", a souligné Jean-Philippe Girard. À noter qu’en 2017, la hausse des matières premières agricoles a été de 12 %.

Si l’IAA reste le premier secteur industriel français avec 17 647 entreprises (dont 98 % de TPE-PME) et 429 079 emplois directs, dont 4 491 emplois de plus qu’en 2016, il se redresse bien moins vite que le reste de l’industrie depuis la crise de 2008, comme en témoigne les fameux warning mis en avant par Jean-Philippe Girard. Ainsi, la consommation alimentaire a continué de ralentir cette année, s’inscrivant à + 0,8 % (contre +1,4 % dans le reste de l’industrie et +0,9 % en 2016). Et malgré tous ces vents contraires, le secteur fait néanmoins preuve d’une grande résilience. "En dépit de la baisse des marges, nous continuons à avancer, constate ainsi le patron de l’Ania, mais nous ne pourrons pas tenir durablement sur des taux de marges si faibles".

Des comportements inadmissibles dans les box

Au terme des négociations commerciales dont le climat s’est avéré "catastrophique", les données du dernier Observatoire des négociations commerciales lancé le 5 mars dernier avec les remontées de 120 entreprises de toutes tailles et de tous secteurs, sont assez révélatrices. "90 % des entreprises consultées avaient besoin d’une hausse de tarif afin de conduire leur stratégie commerciale. Au final, 47 % ont signé en déflation (en moyenne de 1,2 %) et "si 37 % ont obtenu une modeste hausse de tarif (avoisinant 1,5 %) elle reste toutefois bien éloignée de leurs besoins !", confirme l’Ania. "Je ne connais pas une seule entreprise qui a réussi à passer une hausse avec un distributeur en rapport avec l’augmentation des matières premières", a ainsi déploré Jean-Philippe Girard. Et si les menaces de déréférencement ont toujours fait partie des négociations, il semble que cette année les distributeurs aient vraiment mis leurs menaces à exécution. Ainsi 69 % des entreprises ont subi de telles menaces et "22 % des déréférencements sont en cours".

Aucune entreprise n’est épargnée selon ce dernier, qu’il s’agisse des grands groupes mondiaux comme des autres. "Nous avions conseillé aux entreprises d’étayer leur demande de hausse de prix, mais les distributeurs n’ont pas joué le jeu. Ils restent bloqués sur le prix. Et certains comportements dans les box sont inadmissibles après tout ce qui s’est dit aux EGA. Nous n’allons pas laisser tout ça sans suite, prévient Jean-Philippe Girard. Oui je suis en colère parce qu’avec les EGA, on y croyait. Mais les négociations commerciales ont été pires que l’année précédente."

Des marges au plus bas

Contrairement à une idée reçue, les promotions et les prix bas ne permettent plus de faire du volume et donc de gagner de l’argent aux distributeurs. En revanche, l’impact sur la destruction de valeur de l’alimentation est immédiat. Fin 2017, le niveau de marge des entreprises est ainsi tombé à son plus bas niveau depuis 40 ans. Au troisième trimestre 2017, le taux de marge (EBE/VA) dans le secteur agroalimentaire avait perdu 6 points par rapport au troisième trimestre de 2007 à 41,4 %, alors que dans le même temps, il prenait 1,7 point dans le secteur manufacturier *. La guerre des prix qui perdure depuis 2013, soit 45 mois consécutifs de déflation, a entrainé une destruction de valeur estimée à près de 4 milliards d’euros pour la filière depuis 2014, estime l’Ania. "C’est suicidaire de perdre 1 milliard d’euros tous les ans, alors que ces montants pourraient être utilisés utilement" souligne encore Jean-Philippe Girard.

Et qui dit moins de marge, dit aussi moins de capacité à innover, à exporter, à embaucher… et "pose question sur la capacité des entreprises à se renouveler sur le long terme", relève Stéphane Dahmani, le directeur économie de l’association. Si l’export « reste une opportunité majeure pour les entreprises » souligne l’Ania, la France a perdu du terrain, tombant à la quatrième place des premiers exportateurs mondiaux derrière les Etats-Unis, l’Allemagne et les Pays-Bas. En 2017, l’export a représenté 21 % (contre 36 % pour le reste de l’industrie) du chiffre d’affaires des entreprises alimentaires, un niveau stable par rapport à 2016, pour un excédent commercial de 7,6 milliards, en hausse de 4 % sur un an.

Aujourd’hui, le patron de l’Ania appelle de ses vœux "la construction d’une autre relation. Lors des EGA, "les 14 ateliers des différents chantiers ont donné lieu à de très bonnes conclusions, maintenant il faut mettre tout ça en musique, mais pas sans la grande distribution".

Trois mesures porteuses d’espoir

L’Ania fonde aussi de gros espoirs sur l’arrivée prochaine de la loi Alimentation annoncée fin janvier par le gouvernement et son application avant les prochaines négociations commerciales qui devrait "redonner de l’oxygène au secteur" en permettant un rééquilibrage des relations entre tous les acteurs. Les trois mesures complémentaires prévues dans le Projet de loi alimentation portent sur une contractualisation entre agriculteurs et entreprises rénovée, un meilleur encadrement des promotions pour en finir avec la braderie permanente et une hausse de 10% du seuil de revente à perte (SRP) pour 5 000 marques sur les 17 000 références que comptent les rayons. Au final, ceci représenterait "un effort de 50 centimes par mois et par Français" **, soit "un impact marginal pour le consommateur", estime Jean-Philippe.

Un renforcement des contrôles et un durcissement des sanctions sont également souhaités. Jusqu’à maintenant, la sanction pour les distributeurs en infraction pouvait aller jusqu’à 5 % du chiffre d’affaires HT réalisé en France sur le dernier exercice. "Il faut que les amendes soient dissuasives", ne cesse de répéter l’Ania. L'Association rappelle qu’au global moins de 10 millions d’euros ont été réclamés à l’ensemble des distributeurs qui étaient en infraction avec la loi, alors que pour certaines enseignes, le gain de 1 point de parts de marché généré par ces pratiques équivaut à 900 millions d’euros.

Les semaines qui viennent vont donc être centrales pour la filière agroalimentaire. "Nous avons six à huit semaines devant nous et il faut que nous soyons très vigilants sur nos demandes", préviennent ainsi les responsables de l’Ania. La loi devrait être adoptée avant la fin de l’été, probablement en juin ou juillet, dont une partie prévue par ordonnance.

Reste à espérer que cette loi permette de recréer de la valeur sur l’ensemble de la chaîne. Pour cela, il faudra que le gain obtenu par ces nouvelles mesures tombe bien dans les bonnes poches, c’est-à-dire plutôt en amont qu’en aval.

* Source : Insee, comptes trimestriels

 

** Le calcul est basé sur l’augmentation de 10 % du SRP des produits industriels transformés bataillés (18 % de la consommation) soit 391 M€ par an.

Perrine Delfortrie



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