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Mercredi 24 janvier 2018 | négociations commerciales

La charte de bonne conduite bien peu respectée


La charte d’engagement signée en novembre par les agriculteurs, les industriels et les distributeurs a du mal à entrer en pratique. Stéphane Travers tente de la faire respecter, sans succès pour l’instant.


La signature de la charte d’engagement le 14 novembre semble déjà bien loin dans l’esprit des distributeurs, qui sont accusés par les représentants des agriculteurs et de l’agroalimentaire de ne pas l’appliquer à l’occasion des négociations commerciales. Le 19 janvier, au sortir d’une réunion du Comité de suivi des négociations commerciales, Stéphane Travert est pourtant allé droit au but en expliquant que « les informations remontées du terrain font état de demandes de déflation très fortes, et de négociations difficiles ». Cette situation n’est pas « acceptable » a-t-il ajouté, « la charte signée doit être respectée par chacun » d’ici la fin des négociations fin février.

En attendant la loi qui sera présentée le mercredi 31 janvier en Conseil des ministres pour limiter les promotions abusives et relever le seuil de vente à perte, il a menacé d’un accroissement des contrôles de la DGCCRF pour obliger la distribution à suivre la charte et ainsi évoluer avant l’application de la loi. Il souhaite notamment mettre en place des "indicateurs" de coûts de revient, filière par filière, pour que les prix auxquels les supermarchés achètent aux industriels et agriculteurs reposent sur des "données objectives".

"Qui ment ?", s’est ainsi exclamée Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, le premier syndicat agricole, qui dénonce une "impasse" de ces négociations. Le syndicat dit avoir constaté, via ses adhérents, des demandes de baisse des prix allant de 2 % à 8 % formulées par les acheteurs de la distribution.

« La charte est un prétexte pour obtenir des hausses qui ne correspondent pas à l’évolution des prix des matières premières", a jugé Jacques Creyssel, président de la FCD, en citant des hausses "pas justifiées" formulées pour des produits chocolatés "alors que les cours et du sucre et du cacao sont en baisse", ainsi que pour les pâtes et le riz.

Les effets "invisibles " de la charte

Du côté de l’agroalimentaire, Richard Panquiault, directeur-général de l’Institut de liaison et d’études des industries de consommation (ILEC) a constaté "un vrai progrès des distributeurs sur les promotions à long terme" et un "début de formation de leurs acheteurs" sur la nouvelle approche. "Mais pour l’instant les effets de la charte restent invisibles", a-t-il regretté.

L’Ania juge quant à elle que « les négociations commerciales 2018 post-Etats généraux de l’alimentation se passent extrêmement mal. » Pour Jean-Philippe Girard, son président, « ce bilan très inquiétant, preuve de la remise en cause par les acteurs de la grande distribution de la Charte d’engagement qu’ils avaient pourtant signée en novembre dernier, vient assombrir la dynamique positive enclenchée avec les États généraux, et la volonté, qui semblait sincère, des distributeurs de mettre un terme à la guerre des prix. »

Le p.-d.g. de Nestlé France Richard Girardot est monté au créneau sur son blog en en affirmant que « toutes les enseignes demandent une fois encore des baisses de prix… qui viendront une année de plus détruire de la valeur et alimenter la guerre des prix ». Il dénonce en particulier la chaîne Intermarché, qui lance « des offres promotionnelles de 70 % » sur le Perrier, produit par Nestlé.

Conjoncture

Le secteur alimentaire à la peine

Dans sa note de conjoncture de janvier 2018, l’Ania dresse un bilan mi-figue, mi-raisin de la santé des entreprises du secteur agroalimentaire. Tout en relevant qu’elles bénéficient actuellement d’une conjoncture plutôt porteuse, l’association pointe du doigt les effets délétères de la pression sur les prix auxquels sont soumises de nombreuses entreprises à l’occasion des négociations commerciales. Chacun sait que la hausse du prix des matières premières ne se répercute pas sur les prix des produits de grande consommation. "Il en découle directement une baisse du taux de marge moyen, qui a perdu plus de 7 points en 12 mois pour atteindre un plus bas niveau depuis 40 ans", souligne l’Ania. Cette dernière souligne que "si le spectre déflationniste s’éloigne pour les produits de grande consommation alimentaire, l’inflation reste très modérée au regard de la hausse de prix de matières premières actuellement observée". Et pour certaines matières (beurre, œufs), l’évolution du prix est historiquement élevée. Ainsi "entre 2013 et 2017, soit pendant 45 mois, la déflation a été continue. En cumul, la baisse de prix se chiffre à près de 4 points, débouchant sur une destruction de valeur, substantielle pour l’ensemble de la filière alimentaire (plus de 3 Md€)" lit-on dans la note de l’Ania. Un constant d’autant plus douloureux que cette guerre des prix et des promotions n’aboutit qu’à un bénéfice marginal de 30 centimes d’euros par français et par semaine.

Côté investissements pour 2018, les perspectives sont mal orientées dans les IAA. Après deux ans de dynamisme lié au dispositif du suramortissement qui a pris fin en 2017, l’Ania craint qu’ils ne retrouvent "leur tendance baissière post 2008". Compte tenu d’un sous-investissement chronique ces dix dernières années, "le taux d’investissements global des entreprises alimentaires s’inscrit à 17 % soit un niveau inférieur à celui observé au sein des secteurs manufacturiers (20 %) et agricoles (43 %)", souligne l’Ania. Une situation qui pèse sur la compétitivité des entreprises. Selon l’Ania, "au regard des évolutions passées, du retard d’investissement cumulé et des besoins unitaires des entreprises, un besoin de financement de l’ordre de 27 Mrd€ à horizon de 5 ans permettrait aux IAA françaises de répondre à ces enjeux, tout en se rapprochant des performances observées en Allemagne (depuis 2013, l’investissement en biens d’équipement a progressé de 50 % en Allemagne, contre un recul de 2 % en France)".

Autant d’éléments qui mettent à mal le défi de la compétitivité et de la création de valeur des IAA, sans même parler du développement à l’export.

Perrine Delfortrie

Cyril Bonnel



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