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Jeudi 07 novembre 2013 | filière animale

La crise du poulet export prête à emporter toute la volaille française


Les mauvaises nouvelles continuent de déferler sur la Bretagne. Après la fermeture annoncée d’un des deux abattoirs de Gad SAS, celle prévue de deux sites Marine Harvest (saumon fumé), le mouvement de protestation contre l’écotaxe, c’est désormais Tilly-Sabco (poulet export) qui est au bord du gouffre. Derrière lui, toute la filière avicole française s’inquiète. Le ministre de l’Agriculture a annoncé sa visite en Bretagne pour ce vendredi 8 novembre et l’accueil risque d’être particulièrement mouvementé. D’autant qu’il aura peu de bonnes nouvelles à annoncer pour la filière volaille, Bruxelles maintenant sa position quant à l’arrêt des restitutions. L’avenir de Gad, malgré la fermeture d’un de ses deux sites de production, n’est pas davantage assuré, certains jugeant le plan de redressement proposé bien optimiste.


Tilly-Sabco, un des deux exportateurs européens de poulets congelés avec Doux (136 millions € de CA, 340 salariés) est clairement menacé de disparition à court terme si aucune solution financière n’est mise en place pour compenser l’arrêt des restitutions à l’exportation par l’Europe décidé le 18 juillet dernier. « Nous perdons beaucoup d’argent aujourd’hui », dit sans plus de précisions la déléguée syndicale CGT de l’entreprise de Guerlesquin (Finistère), Corinne Nicole. Après une folle journée, lundi 4 novembre, qui a vu les salariés de Tilly-Sabco et son p.-d.g. Daniel Sauvaget envahir la cour de la sous-préfecture de Morlaix, ils ont obtenu du ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, l’assurance qu’il ira plaider en présence de représentants de la filière avicole française la réactivation du mécanisme des restitutions auprès du commissaire européen à l’Agriculture, Dacian Ciolos. Ce dernier a accepté le principe de la rencontre, autour du 20 novembre. Mais sans présager d’une quelconque issue. Les 340 salariés de Tilly-Sabco n’ont pas relâché la pression pour autant. Mardi, ils ont manifesté dans le bourg de Guerlesquin avant d’aller bloquer quelques heures la RN 12, quatre-voies entre Morlaix et Rennes. Ils ont décidé la reprise du travail pour ce mercredi.

Un modèle de production de masse dépassé

Le problème de Le Foll et de tout le gouvernement dans cette affaire, c’est que le refus de l’écotaxe, au cœur de la grande manifestation des Bonnets Rouges de Quimper, samedi 2 novembre à l’appel du Collectif Vivre, Décider et travailler au pays, a cristallisé tous les mécontentements. Dans le cas de Tilly-Sabco, on a vu les 340 salariés manifester aux côtés de leur patron, Daniel Sauvaget, alors que c’est lui qui a annoncé, jeudi 31 octobre, que l’entreprise suspendra « la production de poulets export à compter du 4 janvier 2014. » Pour beaucoup d’observateurs, politiques, syndicalistes ou simples citoyens, cette position dépasse l’entendement. Elle résulte, en fait, de deux particularismes : la filière du poulet export construite en Bretagne grâce aux aides de l’Europe pour permettre au poulet européen d’être sur le marché mondial ; et la solidarité d’une région qui a fondé son développement économique à partir des années 1950 sur un modèle de productions agricole et agroalimentaire de masse pour donner du travail à une population nombreuse.
Cette filière représente aujourd’hui près de 4 000 emplois directs (principalement dans le Finistère) et 20 000 emplois indirects sur toute la chaîne de production, des couvoirs aux deux industriels en passant par les éleveurs, les fabricants d’aliments, les transporteurs, etc. 237 000 t de poulets « export » sont sorties l’an passé des trois abattoirs de Doux (173 000 t) et de celui de Tilly-Sabco (64 000 t). Sur son chiffre d’affaires de 2012 (136 millions € de CA), Tilly-Sabco a perçu 19,5 millions € de restitutions pour irriguer toute une économie de production. Ces dernières années, l’industriel dit avoir régulièrement investi pour gagner en compétitivité sur le prix de vente de la tonne de poulet congelé sortie « usine». « En cinq ans, la part des restitutions dans le chiffre d’affaires est passée de 23 % à 14 % », dit Daniel Sauvaget. La mise à zéro des restitutions à l’exportation est donc tombée trop tôt, et au plus mauvais moment. Les cours baissent sur le marché mondial, depuis la dévaluation compétitive de la monnaie brésilienne et de la politique commerciale agressive des opérateurs brésiliens, en particulier sur le Proche et le Moyen-Orient, chasse gardée des Bretons depuis plus de trente ans.

Manque d’anticipation

Beaucoup d’observateurs affirment que cette filière savait que les restitutions étaient condamnées par l’OMC et que l’Union européenne devrait tôt ou tard s’y conformer. « L’Union s’était engagée à supprimer les restitutions si un accord était trouvé à l’OMC, à condition que les autres exportateurs mondiaux cessent toute forme de soutien à leurs entreprises », précise Pascale Magdelaine, directrice du service économie de l’ITAVI, Institut technique de l’aviculture. Or, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande soutiennent toujours leurs champions à l’export. En théorie, l’Europe pourrait donc revenir sur sa décision de mettre à zéro le mécanisme des restitutions, du moins provisoirement pour laisser le temps aux opérateurs de s’adapter. C’est ce que laisse entendre un lobbyiste français à Bruxelles, selon lequel sans accord entre pays exportateurs à la prochaine conférence de l’OMC à Bali (3-5 décembre 2013) dans le cycle de négociations de Doha ouvert en 2001, la Commission pourrait très bien réactiver les restitutions à l’exportation.

Un plan d’adaptation ?

« Pour ma part, je doute que la Commission reviendra sur sa décision », estime Pascale Magdelaine. En revanche, l’Etat français peut très bien décider de la mise en place d’un plan d’adaptation de la filière, dans la mesure où environ 20 % de son chiffre d’affaire dépendaient des aides. À court terme, ce pourrait être la solution du gouvernement. Car l’effondrement menace. Depuis plusieurs mois, Daniel Sauvaget plaide pour la refonte de la filière grand export dans un pôle d’activités restructurées, avec des actifs de Tilly-Sabco et de Doux. L’industriel de Châteaulin écarte pour l’heure cette option. Doux se trouve, il est vrai, sur une tout autre trajectoire que Tilly-Sabco. En redressement judiciaire depuis 2012, il doit présenter son plan de continuation au tribunal de commerce de Quimper, d’ici à la fin du mois, autour de deux activités : le poulet export et l’élaboré (marque Père Dodu). Il négocie également l’entrée dans son capital de son plus gros client saoudien, Almunajem. Et continue de clamer haut et fort qu’il est en capacité de continuer d’exporter sans restitutions.

Toute une filière menacée

La gestion du cas Tilly-Sabco et Doux est suivie de très près par l’ensemble de la filière avicole française. L’effondrement du poulet export aurait des effets dévastateurs sur la volaille-chair française. Le poulet export représente 22 % de la production de poulets français –la moitié des surfaces de production en Bretagne. L’activité des couvoirs, des fabricants d’aliments serait directement touchée et leur compétitivité automatiquement dégradée. Les groupements de producteurs et les fabricants d’aliments, fournisseurs de vifs autant en poulets « métro» (marché français) qu’export devraient aussi gérer la forte baisse des débouchés industriels auprès de leurs adhérents. Autrement dit, la fin de l’activité du poulet export accélèrerait le déclin (déjà largement engagé) de la filière avicole française, bien qu’elle demeure le numéro 1 de la production de volailles en Europe (1,824 million t dont un peu plus de 1 million t de poulets).
S’orienter vers les produits de qualité ? « La France produit déjà 25 % de volailles sous signes de qualité, bio compris, et la demande stagne », remarque Emmanuel Le Men, fabricant d’aliments de taille moyenne situé dans les Côtes d’Armor et fournisseur de vif. Pour les 75 % de sa production de volailles restantes, les opérateurs français manquent de compétitivité avec une gamme de références trop larges pour le marché et trop coûteuses pour leur compétitivité, contrairement à leurs concurrents européens (Allemagne notamment). La France importe un peu plus de 40 % de la viande de poulet qu’elle consomme. Et ce n’est sans doute pas fini. De la viande de poulet ukrainien vient d’entrer pour la première fois sur le marché français. La France doit donc se mettre en ordre de marche pour sauver ce qui peut encore l’être. Faire du poulet export le rempart de toute la filière avicole française.

Franck Jourdain