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Mercredi 12 octobre 2016 | interview

« Aujourd’hui nous avons de nombreuses interrogations sur le Royaume-Uni »


Groupama Assurance-Crédit dévoile en avant-première pour AgraAlimentation la dernière édition de sa plaquette Défaillances d’entreprises 2016/2017 qui sera présentée lors du SIAL. À cette occasion, Jean-Michel Pérès, le directeur général du spécialiste de l’assurance crédit de l’agroalimentaire, fait le point sur la situation de la filière, ses forces et ses faiblesses, et revient aussi sur les incertitudes qui entourent la sortie du Royaume-Uni de l’Europe et ses éventuelles conséquences.


À l’occasion de la publication de la nouvelle édition de la plaquette défaillances d’entreprises 2016/2017, vous indiquez que « l’agroalimentaire est très vulnérable. » N’êtes-vous pas particulièrement négatif ?

Nous ne sommes pas euphoriques, c’est certain, mais plutôt réalistes. Nous constatons que l’agroalimentaire en France s’est affaibli de manière structurelle et que le secteur est moins résilient depuis plusieurs années. La stagnation des chiffres d’affaires, cumulée à une baisse des marges est bien la preuve que les entreprises souffrent.

Suite à la crise de 2008, nous sommes passés de 48 000 défaillances d’entreprises à environ 63 000, soit une progression de près de 30 %. Depuis, nous restons globalement sur ce niveau élevé, mais alors que certains secteurs baissent, l’agroalimentaire à lui, plutôt tendance à augmenter ou au moins à rester sur son niveau. Ces éléments sont autant de signes de fragilité, voire de faiblesse dans une conjoncture économique morose.

L’agroalimentaire reste un secteur fort en France, au regard du nombre d’entreprises et du nombre de salariés, mais aussi du poids de ses exportations, où de belles réussites existent. Des réussites qui ne sont cependant pas aussi nombreuses que ce que le potentiel du pays pourrait laisser espérer.

On ne va pas dire que tout va mal, mais structurellement, plusieurs éléments plaident pour un relatif affaiblissement des entreprises françaises, surtout comparé avec des entreprises étrangères. Ce n’est pas faire preuve de catastrophisme, mais c’est être réaliste aujourd’hui que de dire qu’il faut faire attention. On voit bien que la balance commerciale française de l’agroalimentaire ne tient quasi uniquement que grâce aux boissons, ce qui veut bien dire que certaines filières souffrent.

À qui la faute ?

La faute à des éléments conjoncturels, mais aussi un peu plus structurels. Je pense qu’un certain modèle qui a été un vrai succès pendant une trentaine d’années souffre aujourd’hui aussi parce que la concurrence internationale est plus aiguë et que la compétitivité de ces entreprises s’est dégradée, comparé à d’autres pays.

Manquant de visibilité, les entreprises investissent peu pour augmenter leur capacité. Les seuls domaines où se concentrent les investissements concernent plutôt la productivité au détriment parfois de l’innovation.

Et nous avons encore des choses à faire pour renforcer le poids des entreprises à l’export, où l’on assiste souvent à un émiettement des forces des entreprises françaises qui vont même le cas échéant jusqu’à se faire concurrence entre elles. Nous manquons en France d’outils communs pour sortir de nos frontières.

Par pays, constatez-vous une évolution des risques ? C’est-à-dire, sont-ils plutôt politiques ou économiques, sachant que tout cela est évidemment lié ?

Ce que nous notons depuis plusieurs années, c’est que le risque pays est plutôt de meilleure qualité. Ainsi il y a quelques années, l’Amérique latine était une zone délicate pour la plupart des États. Aujourd’hui, seuls quelques pays présentent un risque conjoncturel. En revanche, nous sommes plus souvent confrontés à des crises géoéconomiques, où un pays se retrouve en difficulté pour des raisons politiques. Nous avons vu l’Ukraine il y a trois ans, la Russie il y a deux ans. Cette dernière a connu une crise très profonde avec un doublement soudain du prix des matières importées et une capacité d’achats des consommateurs fortement réduite. Autant d’éléments qui ont un impact fort sur les industries agroalimentaires françaises qui exportent vers cette destination, lesquelles sont confrontées à une augmentation importante des impayés. La reprise s’amorce mais assez lentement.

Nous assistons donc à une accélération du nombre de crises géoéconomiques très ponctuelles qui peuvent avoir des effets significatifs sur les entreprises exportatrices françaises. Je pense que c’est lié au fait que l’économie est de plus en plus mondialisée. Ainsi, nous observons les difficultés que rencontrent certains pays pétroliers. L’Angola, par exemple, peine à se procurer des devises en raison de la chute des cours réduisant sa capacité à payer ses importations. Là aussi, nous avons rencontré quelques problèmes de paiement.

En Chine, Groupama Assurance-Crédit relève que les habitudes de paiement sont très hétérogènes. Comment les choses ont-elles évolué depuis le boom des exportations vers la Chine ?

En premier lieu, nous n’avons jamais partagé l’optimisme à tous crins qui prévalait il y a quelques années sur le potentiel de la Chine, en termes de capacités d’absorptions des exportations européennes et françaises. En fait, nous sommes restés plus mesurés sur ce potentiel et prudents dans l’analyse des risques sur ce pays-là. Et nous constatons d’ailleurs aujourd’hui qu’après une certaine euphorie, notamment pour les vins, le soufflet est un peu retombé. D’ailleurs, le ralentissement qui a suivi le fort développement de ces sept à huit dernières années s’est traduit pour les importateurs de denrées agroalimentaires, par une consolidation des uns et la disparition des autres occasionnant quelques séquelles en matière d’impayés.

Mais depuis deux ou trois ans, sachant que nous garantissons beaucoup d’exportateurs français vers ce pays, nous n’avons pas constaté d’augmentation des difficultés sur la Chine. Ce n’est pas la zone qui nous soucie le plus.

Quelle zone vous préoccupe ?

Aujourd’hui, nous avons de nombreuses interrogations sur le Royaume-Uni. En tant qu’assureur-crédit, notre rôle n’est pas de prédire le taux de croissance de ce pays, mais d’observer le tissu économique, industriel, commercial des différents pays vers lesquels nos entreprises exportent. Et à ce titre, le Royaume-Uni nous pose question. Jusqu’à maintenant en Europe, ce pays se classait juste derrière l’Allemagne en matière de comportement de paiement. Désormais, le Brexit fait peser des incertitudes dont on ne connaît pas toutes les conséquences à moyen terme pour les exportations françaises et sur la solvabilité des importateurs britanniques.

Face à la dégradation de la situation économique, les consommateurs britanniques risquent d’arbitrer leurs achats en défaveur de produits dits de confort, ce qui pourrait nuire à la filière vins. A cette possible baisse de la consommation pourrait s’ajouter la perte de compétitivité tarifaire des produits français par rapport à des produits non issus de l’UE (vins du nouveau monde), en raison d’une évolution défavorable des parités monétaires.

Et si ces importateurs britanniques voient leur activité baisser, ils peuvent se retrouver en difficulté économique et par conséquence avoir du mal à honorer leurs paiements.

L’autre incertitude est de savoir comment va se comporter la grande distribution britannique. Considérant qu’ils pourraient être en difficulté en raison de la sortie du pays de l’Europe, des distributeurs pourraient demander des efforts supplémentaires à leurs fournisseurs étrangers. Et, d’après les premiers échos de nos assurés, certains distributeurs ont déjà entamé des discussions en ce sens. Un autre élément enfin qui peut aussi fragiliser les importateurs britanniques sera l’attitude de leurs banques, qui comme souvent en cas de crise seront tentées de durcir leurs conditions d’octroi de crédit. En fait, nous craignons une accumulation d’éléments défavorables.

L’Europe est le premier terrain à l’export pour les IAA, or plusieurs pays, (l’Espagne, l’Italie, le Portugal, la Grèce) rencontrent des difficultés. Que faut-il craindre pour les entreprises françaises dans les mois à venir ?

La difficulté est que l’on raisonne en termes de pays, alors qu’à chaque pays correspondent des filières agroalimentaires et donc des problématiques différentes. Ainsi au Royaume-Uni, le principal sujet c’est le vin et les boissons, alors qu’en Italie, par exemple, c’est plutôt le bétail-viandes, les céréales et les produits laitiers achetés par des PME. Et l’une des caractéristiques historiques et structurelles des entreprises italiennes est qu’elles sont sous-capitalisées et très endettées, ce qui fait un tissu industriel de qualité assez médiocre par rapport à la moyenne européenne.

En Espagne, la France exporte beaucoup de produits laitiers et de produits de la mer. Il est à noter que le pays a un meilleur comportement de paiement que l’Italie, même s’il s’est dégradé entre 2008/2013. Sans avoir retrouvé la qualité d’avant la crise de 2007, la situation en Espagne s’améliore. En Grèce, curieusement la dernière crise n’a pas vraiment eu d’impact sur le paiement des fournisseurs. Nous reprenons certains engagements sur ce pays de manière modérée et mesurée. Et au Portugal, nous n’avons pas noté de dégradations significatives du comportement de paiement.

L’Afrique est un continent assez prisé des IAA actuellement, pourtant Groupama semble assez frileuse sur ce continent. Pourquoi ?

Nous ne sommes pas frileux, mais comme d’habitude prudents et pondérés. L’Afrique est dans une dynamique de croissance assez significative, avec des pays qui réussissent très bien et d’autres qui connaissent plus de difficultés pour des raisons géoéconomiques. L’Egypte notamment reste affectée par les conséquences des soubresauts politiques des dernières années, lesquels sont aggravés par l’assèchement de la manne émanant des monarchies du Golfe, eux-mêmes victimes de la baisse des cours du pétrole. Les principaux pays sur lesquels Groupama Assurance-Crédit est le plus sollicité sont l’Afrique du Sud et le Maroc.

Si vous deviez résumer la situation économique mondiale pour les entreprises françaises, sur quoi insisteriez-vous ?

Ce que nous notons depuis 10-15 ans, c’est une évolution vers des cycles économiques plus courts qui demandent aux entreprises d’anticiper beaucoup plus et de mettre en place des solutions de couverture des risques plus conséquentes. Le principal reste le risque d’impayé, et pas besoin pour ça d’exporter au bout du monde. Et si le problème lié aux conversions de devises a plutôt diminué, parce que les entreprises peuvent maintenant plus facilement facturer en euro, les problématiques de couverture sur la volatilité des cours des matières premières demeurent très importantes. Nous ne sommes pas pessimistes, mais vigilants même si en tant qu’observateur de la vie économique, nous savons que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Les évolutions au sein des différentes filières, sont assez contrastées. Si le taux de défaillances des grossistes alimentaires est inférieur aux grossistes des autres secteurs (1,4 % contre 2,2 %), il n’en va pas de même pour le commerce de détail et l’industrie. Ainsi, au stade de l’industrie, le taux de défaillances des IAA est de 2,6 % contre 1,3 % pour les autres industries. Et dans le commerce de détail alimentaire, le taux de défaillances atteint 2,2 %, alors qu’il n’est que de 1,6 % pour le détail hors alimentaire.

(source Groupama)

Propos recueillis par Perrine Delfortrie