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Jeudi 23 octobre 2014 | entretien

« Nous redoutons une dégradation du comportement de paiement des entreprises russes »


Jean-Michel Pérès, directeur général de Groupama Assurance-Crédit


A l'occasion de la publication par Groupama Assurance-Crédit de sa plaquette Défaillances d'entreprises 2014/2015, Jean-Michel Pérès, le directeur général, fait un point en exclusivité pour AgraAlimentation sur la situation au sein de la filière agroalimentaire. Le ralentissement de la croissance dans certains pays émergents comme le Brésil, la volatilité de certains marchés en Chine, mais aussi l'embargo russe sont autant de facteurs de risque auxquels les sociétés exportatrices sont confrontées.

Quel premier constat tirez-vous des derniers chiffres des défaillances des entreprises ?

Le niveau de défaillances d'entreprises en France a fortement basculé au moment de la crise de 2008. Avant, ce niveau était stable aux environs de 47/48 000 dépôts de bilan par an. Nous sommes arrivés en deux ans autour de 62 000 à 63 000 défaillances tous secteurs d'activités confondus. Et aujourd'hui, on stagne à un niveau élevé supérieur de l'ordre de 25 % à la période d'avant crise.

Quel sont les secteurs les plus touchés par les défaillances et pourquoi selon vous ?

Aujourd'hui, si l'on regarde sur une longue période, le secteur de la viande est le plus difficile, non seulement en France, mais aussi sur des marchés traditionnels à l'export (Italie, Grèce…). L'orientation à l'export de ce secteur favorise cette sensibilité aux risques d'impayés. Les produits de la mer ont également un risque d'impayés plus fort que la moyenne nationale. En fait, se sont souvent les secteurs positionnés sur des produits à moins forte valeur ajoutée qui souffrent le plus.

L'autre problématique que rencontrent certaines filières, c'est qu'avec le développement à l'international, notamment sur le grand l'export, vous maîtrisez moins votre clientèle et les risques de défaillances sont donc plus importants. C'est le cas des secteurs présents dans les pays émergents, sur les vins, les spir itue ux ou encore les produits laitiers. En Europe, vous connaissez vos clients, en Chine c'est plus loin et donc compliqué, la relation contractuelle n'est pas la même. Le risque quand vous exporter est donc supérieur. Le défaut de paiement est le risque qui coûte le plus cher, mais vous avez aussi les risques commerciaux qui sont un peu particuliers. C'est-à-dire qu'au grand export, il ne s'agit pas uniquement de vendre, mais de trouver le bon distributeur. C'est ce que nous essayons d'expliquer à nos assurés : « ne pas se placer dans une logique d'écoulement de votre production, mais dans celle de la commercialisation. Trouver le bon interlocuteur, le bon importateur, le bon distributeur qui mettra en avant vos produits, avec lequel vous pourrez développer des volumes sur la durée et qui vous paiera ». Mais la tentation d'écouler de la marchandise est souvent plus forte.

Et d'une manière générale sur les défaillances dans les filières agroalimentaires, nous observons que les grossistes/négociants qui ont souvent plus de capacité aussi à s'adapter et à réduire leurs coûts, se portent un peu mieux que les industriels. Et plus en aval, dans le commerce de détail, qui est un secteur sinistré, celui des CHR souffre particulièrement ces dernières années, victime du ralentissement de la consommation des ménages.

Et justement, comment cela se passe actuellement pour les entreprises qui cherchent de la croissance à l'international ?

La Chine reste sans conteste une destination importante pour les exportations françaises. C'est un pays d'avenir, notamment pour les vins et les alcools, mais il est difficile actuellement, pour plusieurs raisons. La première est qu'après une croissance rapide ces dernières années, le marché s'est brutalement retourné et a même baissé sur les produits premium après les mesures de lutte contre la corruption prises par Pékin qui affectent le segment du luxe. Et la seconde est qu'on entre dans une phase de consolidation des opérateurs locaux. Après un développement à tout va, les plus marginaux vont disparaître. Reste qu'ils ont des fournisseurs en Europe et que la cessation de leur activité ne se fait pas toujours proprement, il y aura donc des pertes du côté des exportateurs français. Nous avons connu cela, il y a 25 ans avec le Japon, qui est aujourd'hui un marché très sain. Quelques années sont toujours nécessaires à la consolidation d'un marché et à l'émergence de partenaires locaux solides. D'où l'importance pour les sociétés exportatrices de créer des réseaux de distributions pérennes et pas seulement de chercher à écouler leurs produits.

VULNÉRABILITÉ DE L'INDUSTRIE AGROALIMENTAIRE

Les conséquences de la crise continuent de se faire lourdement sentir sur le tissu industriel français. En 2013, 61 597 entreprises ont mis la clé sous la porte soit un taux de 0,92 %, sur un parc qui frôle les 7 millions d'entreprises. Sur ce total, les filières agroalimentaires ont affiché un taux de défaillances de 2,7 %, un niveau historiquement élevé, laissant ainsi plus de 11 000 entreprises sur le carreau.

Et la tendance pour les sept premiers mois de 2014 reste négative, avec 7 537 défaillances recensées, les plus touchés étant l'aval, « le commerce de détail, le CHR », selon Groupama Assurance-Crédit. Quant au noyau dur de l'agroalimentaire, à savoir les industriels et les grossistes, la sinistrose est de mise. Ainsi les industriels déjà particulièrement touchés, l'an dernier, avec un taux de défaillances de 3,6 % – quand il n'était que de 2,2 % pour les grossistes – devraient selon Groupama, approcher le niveau des 3 % en 2014.

Nouvelle édition de la plaquette « Défaillances d'entreprises 2014/2015 », de Groupama Assurance-Crédit, publiée à l'occasion du Sial.

Et que pensez-vous des conséquences de l'embargo russe ?

Nous ne mesurons pas encore tout-à-fait les conséquences des sanctions prises par l'Union Européenne à l'encontre de la Russie. Mais en tant qu'assureur-crédit, nous redoutons une dégradation du comportement de paiement de entreprises Russes. D'une part parce que certaines voudront sans doute faire payer les mesures prises par l'UE à leurs fournisseurs ouest-européens, et d'autre part, parce qu'à horizon 18 mois / 2 ans, les sanctions européennes vont pénaliser l'économie russe et donc à terme contribuer à dégrader la santé financière de certains opérateurs russes. Même si ce pays reste un débouché important pour certains secteurs, qui, comme les vins qui ne sont pas concernés par l'embargo, nous allons suivre attentivement l'évolution de la situation dans ce pays. Les événements vont inévitablement peser sur la situation générale de l'économie en Russie et sur le comportement de certains importateurs en particulier.

Le risque politique est un risque nouveau pour les entreprises ?

Ce que l'on constate c'est que plus une entreprise est exportatrice, plus elle est dépendante des crises géopolitiques. Il y a 20 ans, ce qui s'est passé en Ukraine aurait eu très peu d'impact chez nous. Aujourd'hui, une crise de ce type génère toutes sortes de conséquences difficilement mesurables. Les filières touchées par l'embargo russe doivent trouver des débouchés de substitution, elles vont donc se positionner sur des marchés où elles n'étaient pas auparavant, créant ainsi de nouvelles sources de concurrence pour d'autres. Tous ces événements reviennent à rebattre les cartes et perturbent en profondeur l'économie de certaines filières.

a conjoncture ne montre pas vraiment de signes 'amélioration et pourtant vous prévoyez un oins grand nombre de défaillances cette année u'en 2013. Expliquez-nous pourquoi…

n 2014, le nombre de défaillances d'entre-rises devrait baisser autour de 61 000, tous ecteurs confondus, pour des raisons essen-iellement mécaniques. En effet, compte tenu e la morosité ambiante, les créations d'en-reprises sont en baisse ces dernières années notamment des petites entreprises). Or c'est ans les 2/3 ans qui suivent leur création que a mortalité est la plus élevée. Ainsi la baisse u taux de défaillances est d'avantage liée à la aisse des créations de TPE, qu'à l'améliora-ion de la conjoncture.

Les défaillances les plus marquantes sont celles qui ont un chiffre d'affaires de plus de 20 millions d'euros et l'agroalimentaire paye un lourd tribut à cette tendance cette année, surtout notamment dans la viande, avec notamment un fort impact social. Propos recueillis

Perrine Delfortrie