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Jeudi 23 janvier 2014 | étude

Obésité : la carence des pouvoirs publics


Overseas Development Institute (ODI), think tank britannique spécialisé dans le développement international et les questions humanitaires vient de publier un rapport sur l'obésité (Future diets, implications for agriculture and food prices, Sharada Keats et Steve Wiggins, ODI, janvier 2014). Les auteurs de l'étude s'interrogent sur l'éventuelle uniformisation des régimes alimentaires corrélée à la croissance économique et sur ses conséquences. Face à une obésité galopante, notamment dans les pays en voie de développement, ils décryptent les politiques publiques mises en œuvre et leurs effets. Dans les pays développés, ils comparent la timidité de mesures liées à l'alimentation à la sévérité de celles qui ont été mises en place pour le tabac.


LES dangers de l'obésité associée à une trop forte consommation de graisses et de sel sont connus : cancers, diabète, maladies cardiovasculaires. Mais ce qui a changé, c'est que la majorité des personnes en surpoids est désormais dans les pays en voie de développement. Selon le rapport d'ODI, le pourcentage de personnes en surpoids ou obèses a augmenté de 23 % en 1980 à 34 % en 2008, et la grande majorité de cette augmentation a eu lieu dans les pays en développement. Dans ces zones, le nombre de personnes affectées a plus que triplé, de 250 millions de personnes en 1980 à 904 millions en 2008 tandis que dans les pays développés, la proportion de personnes affectées a été multipliées par 1,7. En même temps, la sous-consommation de calories, de protéines et de micronutriments est encore un problème pour des millions de personnes, dont la plupart sont également dans les pays en développement. On pense qu'un tiers des enfants de ses pays voient leur développement psycho-moteur affecté par ces carences. Mais de plus en plus, la préoccupation porte sur la micronutrition, avec 2 milliards d'individus qui manquent de minéraux et de vitamines clés comme le fer, le zinc, la vitamine A ou encore l'iode.

LA NOTION DE TRANSITION ALIMENTAIRE

L'alimentation est de plus en plus accessible depuis un demi-siècle. Quand les revenus et l'urbanisation augmentent, le régime évolue. D'une consommation importante de céréales et de tubercules, on passe à plus de fruits et légumes, mais avant tout à plus de produits d'origine animale, de graisses animales et végétales et de sucre. Avec l'urbanisation et la sédentarisation, cette évolution est appelée transition alimentaire et débouche habituellement sur le développement de pathologies liées au surpoids. Elle est cependant ponctuée par des différences entre pays et même au sein de chaque pays. Pour les auteurs du rapport, la mondialisation n'entraîne pas une totale uniformisation des régimes alimentaires et l'importance des revenus s'amenuise avec le temps. Ce qui laisse un large champ aux politiques publiques.

QUEL IMPACT POUR LES POLITIQUES PUBLIQUES ?

Le régime alimentaire moyen dans le monde est largement suffisant en céréales mais habituellement insuffisant en produits laitiers et fruits. Dans les pays développés, on surconsomme des graisses et du sucre. En plus de ces carences, les pays en voie de développement manquent de protéines d'origine animale. Sans préjuger de l'importance de la mondialisation, il est important dans chaque pays, voire chaque région, de cibler les politiques publiques en fonction de l'état actuel de l'alimentation. De nombreux investissements et politiques publics ont un impact sur l'alimentation. Le développement rural et les infrastructures, par exemple, influencent directement son coût.

En ce qui concerne les politiques directement liées à la nutrition, on trouve des mesures pour éclairer le choix des individus, des incitations financières et des réglementations pour les industriels et les distributeurs. Les auteurs de l'étude soulignent le manque d'évaluation de ces politiques publiques, particulièrement en ce qui concerne les messages du type « mangez cinq fruits et légumes par jour ». Ils détaillent en revanche quelques exemples de politiques ciblées réussies.

UN EXEMPLE RÉUSSI EN CORÉE DU SUD

En Corée du Sud, les pouvoirs publics ont souhaité préserver les éléments sains du régime alimentaire traditionnel. De la publicité et du marketing social ont été utilisés, ainsi qu'une formation à grande échelle pour les femmes sur des recettes pauvres en matières grasses et riches en légumes. La Corée du Sud n'évolue pas du tout comme les autres pays en voie de développement. La consommation de légumes est haute et augmente, et la consommation de matières grasses reste faible. Elles ne représentent que 19 % des apports énergétiques, soit 17 points de moins que ce qui serait attendu en fonction de la corrélation entre PIB/habitant et consommation de graisses. La prévalence de l'obésité est également moindre.

CONDITIONNER L'AIDE AUX MÉNAGES LES PLUS PAUVRES

Dans les pays en voie de développement, on trouve aussi des politiques destinées à assurer un accès à l'alimentation pour les populations les plus pauvres. Le contrôle des prix pour une partie de l'alimentation des plus pauvres, des subventions ou des bons sont fréquemment utilisés. Au Mexique, le programme Progresa, lancé en 1997, accorde des subventions à des ménages à faibles revenus. Des subventions sont versées chaque mois aux mères, à condition que les enfants aillent à l'école et que la famille soit suivie médicalement. Dans les familles bénéficiaires, la pauvreté tend à diminuer, les enfants à aller dans l'enseignement secondaire et la santé à s'améliorer. Le régime alimentaire s'est aussi amélioré, en consommation de protéines d'origine animale, de fruits et légumes, de vitamines et de minéraux.

DES MESURES CIBLÉES COMBINÉES EN NORVÈGE

La Norvège a quant à elle combiné plusieurs mesures à partir du milieu des années 70. Elle a encouragé la recherche sur la sélection de vaches au lait moins riche en matière grasse, subventionné le lait écrémé par rapport au lait entier, la volaille par rapport au porc, le poisson par rapport à la viande bovine et encouragé la production de poissons plutôt que de bovins. Si la consommation norvégienne de calories reste au dessus de la moyenne, avec une prévalence de l'obésité en conséquence, les mesures citées ci-dessus ont bel et bien influencé les régimes alimentaires.

ALIMENTATION ET TABAC : MÊME COMBAT ?

D'une manière générale, les politiques publiques relèvent plutôt de l'incitation que de la contrainte. Dans les pays développés, le choix de l'alimentation est considéré comme une liberté individuelle, relèvent les auteurs de l'étude. « Les politiques craignent de se mêler de l'alimentation et de s'aliéner les agriculteurs et les industries agroalimentaires. Il semble que cela reflète l'opinion publique, pour laquelle de nombreux acteurs voient les choix alimentaires comme une liberté individuelle. » Pourtant, l'alimentation, et particulièrement la consommation de graisses, de sel et de sucre, pourraient être considérés comme la cigarette. Des taxes de plus en plus élevées et un bannissement des lieux publics ont été mis en place pour cette dernière. Et personne n'envisage de mettre en place de telles mesures pour l'alimentation à haut risque. Pourtant, une contrainte forte permettrait de réduire les coûts de santé, d'éviter des morts prématurées et d'améliorer la productivité, indique le rapport d'ODI. Il est donc important d'évaluer les politiques publiques mises en place. Quand elles sont peu contraignantes et isolées, elles ont probablement moins d'effet qu'une série de mesures ciblées et combinées. Pour la cigarette, les pouvoirs publics ont agi au vu des résultats des études médicales. Il faudra le faire aussi pour l'alimentation si l'on veut restreindre les dépenses de santé publique, indiquent les auteurs de l'étude.

Le rapport d'ODI conclut sur un paradoxe. Les pays développés n'ont jamais été aussi préoccupés par leur ligne, par l'impact de la grande distribution et par la cuisine, avec de nombreux programmes télévisés. Et les publications sur les pathologies liées à l'obésité n'ont jamais été aussi nombreuses. Pourtant, les mesures pour s'attaquer à l'obésité restent timides. Pour les auteurs ce n'est qu'une question de temps avant qu'il y ait plus d'appétit pour des mesures plus fortes et efficaces. A ce moment, il faudra des outils pour évaluer les principaux problèmes des régimes alimentaires et les politiques publiques à mettre en place pour y remédier.

MD



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