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Jeudi 14 mars 2013

Oxfam épingle les lacunes environnementales et sociétales de 10 géants agroalimentaires


Dans un rapport intitulé La face cachée des marques, publié le 26 février, Oxfam accuse les 10 leaders mondiaux de l’agroalimentaire dont Coca Cola, Danone, Kellogg’s, Mars, Nestlé, Pepsico ou encore Unilever, de ne pas suffisamment respecter les droits et les intérêts des agriculteurs locaux et de mener des politiques environnementales médiocres. Les 10 sociétés analysées reconnaissent toutes la nécessité d'un système alimentaire plus juste et ont pris des engagements en ce sens. Malgré cela, la fiche d'évaluation établie par Oxfam révèle qu'actuellement, ces mêmes entreprises n'engagent pas les politiques nécessaires pour assurer le bien-être de ceux qui travaillent pour fabriquer leurs produits. Au lieu de cela, elles continuent de tirer profit d'un système défaillant qu'elles devraient essayer de corriger. L’ONG ne nie pas les réalisations et programmes engagés mais encourage les entreprises à se lancer dans une « course à l’excellence » pour améliorer leurs performances sociales et environnementales. Deux d’entre elles qui ont réagi publiquement au rapport conviennent tout-à-fait ne pas avoir atteint la perfection. Elles disent vouloir prendre en compte ces reproches et poursuivre une politique qu’elles estiment avoir déjà largement engagée pour une démarche davantage tournée vers la défense de l’environnement et des hommes et femmes travaillant dans leur secteur. 
La face cachée de marques passe au crible les politiques des dix entreprises leaders dans sept domaines essentiels pour parvenir à une production agricole durable, mais historiquement négligés par l’industrie agroalimentaire : les femmes, les petits agriculteurs, les travailleurs agricoles, l’eau, la terre, le changement climatique et la transparence. Cette étude s'inscrit dans la campagne GROW (1) d'Oxfam, un programme dont l'objectif est de construire un meilleur système alimentaire, capable de nourrir une population croissante (qui devrait atteindre neuf milliards de personnes en 2050 selon les estimations) et permettant aux personnes pauvres de gagner leur vie, de nourrir leur famille et de prospérer. Elle se concentre sur dix des entreprises du secteur agroalimentaire les plus puissantes au monde : Associated British Foods (ABF), Coca-Cola, Danone, General Mills, Kellogg, Mars, Mondelez International (anciennement Kraft Foods), Nestlé, PepsiCo et Unilever. Les plus mauvais élèves du top ten sont Associated British Foods (19 %) et Kellogg’s (23 %). Les moins mauvais sont Coca-Cola, Unilever et Nestlé.
« Cette fiche d'évaluation montre toutefois clairement que ces 10 entreprises, y compris celles qui obtiennent un bon score, n'ont pas mis leur énorme potentiel au service de la création d'un système alimentaire plus équitable. Dans certains cas, elles ont même sapé la sécurité alimentaire et les opportunités économiques des plus pauvres, aggravant encore le sort des personnes souffrant de la faim ». Un constat a priori très sévère mais qui ne méconnaît toutefois pas les progrès accomplis, ce que montre une analyse plus fine de ses conclusions.

Les femmes et l’accaparement des terres oubliés

Parmi les sept critères analysés, les plus mauvais scores concernent l’accaparement des terres, toutes les notes étant faibles, voire très faibles et la considération des femmes. Aucune de ces sociétés ne s’est dotée de politiques permettant de protéger les communautés locales contre les accaparements de terres et d’eau. Pourtant, toutes achètent des matières premières – notamment huile de palme, soja et sucre – dont la production donne trop souvent lieu à des violations de droits fonciers. Aucun de ces groupes ne prône la tolérance zéro contre les accaparements de terres dans leurs chaînes d’approvisionnement. Elles n'ont jamais déclaré de politique de tolérance zéro vis-à-vis des cas d'accaparement des terres, alors même que des millions d'hectares de terres ont été confisqués injustement à des communautés rurales et à des paysans pauvres au cours de la dernière décennie. De même, seule une part minoritaire des 10 géants agit pour lutter contre l'exploitation des petites agricultrices et des travailleuses agricoles dans leurs chaînes d'approvisionnement, CocaCola et Nestlé atteignant presque la moyenne, avec « quelques progrès », déplore également le rapport. « Aucun ne s’est engagé à mettre fin à la discrimination à l’égard des femmes dans leurs chaînes d’approvisionnement », alors qu’ils en avaient affiché la volonté. Oxfam publie également une note dénonçant l’inaction de Nestlé, Mondelez et Mars face aux inégalités rencontrées par les femmes qui cultivent le cacao utilisé dans leurs produits au chocolat. Ces trois entreprises achetant, à elles trois, plus de 30 % du cacao mondial, ont une capacité d’influence considérable sur ces inégalités. Oxfam leur de prendre des engagements concrets en matière d’information et de transparence dans leurs chaînes d’approvisionnement pour établir un plan de lutte contre les inégalités de genre. Les disparités sont très importantes pour ce qui concerne le respect des agriculteurs (les notes varient de 1 à 7, soit assez bien pour Unilever) que des ouvriers (les notes vont de 2 pour Kellogg’s à 6 pour Nestlé, Unilever et CocaCola). Toutefois, aucune ne s’est engagée publiquement à payer un prix décent aux agriculteurs ou à leur accorder des conditions commerciales plus justes. Seule Unilever a établi à l’intention de ses fournisseurs des directives précises qui permettent d’aborder certaines problèmes majeurs auxquels sont confrontés les agriculteurs.

Des progrès sur les aspects environnementaux

Le constat est moins sévère en ce qui concerne les aspects plus directement liés au respect de la planète. Les dix sociétés étudiées réalisent en général des économies en eau, mais n’ont pour la plupart pas mis en place de politiques limitant leur incidence sur les sources d’eau locales. Seule Pepsi a publiquement reconnu l’eau comme un droit fondamental et s’est engagée à consulter les communautés locales. Nestlé a élaboré des directives sur la gestion de l’eau à l’intention de ses fournisseurs et se classe au premier rang pour ses politiques en la matière. Toutes ces entreprises ont pris des mesures en vue de réduire leurs émissions directes de gaz à effet de serre, mais elles ne sont que cinq – Mondelez, Danone, Unilever, Coca-Cola et Mars – à rendre compte des émissions agricoles liées à leurs produits. Seule Unilever s’est engagée à réduire de moitié l’empreinte de ses émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2020. Mais aucune n’a encore adopté de politiques visant à aider les agriculteurs qui font partie de leurs chaînes d’approvisionnement à mieux résister aux changements climatiques.

Des engagements difficiles à vérifier

Ironisant sur des propos tenus par Indra Nooyi en 2011, p.-d.g. de PepsiCo, expliquant qu’« il ne suffit plus de créer des produits qui ont bon goût mais que PepsiCo doit être une entreprise modèle devant aspirer à des valeurs plus nobles que la fabrication et la vente de boissons gazeuses et de snacks », Oxfam juge que ces revendications quant à l'adoption d'un meilleur comportement social et environnemental sont toutefois extrêmement difficiles à évaluer car les dix sociétés restent excessivement opaques concernant leurs chaînes d’approvisionnement agricoles. Nestlé et Unilever font preuve de la plus grande transparence quant aux pays dans lesquels elles s’approvisionnent. Cependant, aucune société ne fournit suffisamment d’informations sur ses fournisseurs et les volumes des principales matières premières achetées. À l'inverse, si ABF dévoile les lieux de production et les quantités concernant le café, le thé, l'huile de palme et la canne à sucre, l'entreprise ne fournit aucun détail sur ses volumes d'approvisionnement en soja, en cacao, en blé et en produits laitiers. General Mills et Kellogg fournissent uniquement des informations sur l'huile de palme et ne laissent filtrer aucune information sur les autres matières premières. De plus, toutes les entreprises fournissent très peu d'informations sur l'identité de leurs fournisseurs. Or, constate Oxfam, ce genre d’information fait l’objet d’une demande croissante des consommateurs pour connaître la vérité sur ces déclarations.

Une demande des consommateurs…

Les consommateurs s'intéressent davantage aux problèmes sociaux et environnementaux dans les chaînes d'approvisionnement des entreprises et sont prêts à orienter leurs achats selon leurs convictions, affirme Oxfam. Et de citer un sondage Nielsen regroupant plus de 28 000 réponses en ligne sur 58 pays qui indique que plus de la moitié des répondants en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique (d'énormes marchés émergents en termes de consommation) se disent prêts à payer plus pour des produits qui profitent à la société. De même, une étude Oxfam a également révélé que la grande majorité (près de 90 %) des femmes interrogées en Inde, au Brésil et aux Philippines souhaitent être mieux informées sur la façon dont les denrées alimentaires qu'elles achètent peuvent faire une différence dans le monde. Beaucoup ont également exprimé leurs inquiétudes quant au mode de production de ces denrées et plus de la moitié des personnes interrogées pensent que les entreprises devraient encourager les pratiques contribuant à l'éradication de la faim et de la pauvreté. La réputation et les ventes des entreprises sont également en jeu lorsque les consommateurs entendent parler d'infractions le long de la chaîne d'approvisionnement. En Chine, une étude menée sur deux ans dans quasiment toutes les provinces du pays a révélé que plus des trois quarts des répondants souhaitaient ne pas acheter ou envisageaient de réduire leurs achats de produits de consommation courante (snacks, boissons, etc.) produits par des entreprises qui n'étaient pas socialement responsables. Selon Weber Shandwick, 70 % des consommateurs américains évitent aujourd'hui d'acheter des produits auprès de sociétés qu'ils n'apprécient pas et un pourcentage équivalent a indiqué vérifier de plus en plus qui propose ces produits.

…mais également des actionnaires

De la même manière, les actionnaires exigent de plus en plus de transparence de la part des entreprises, et attendent d'elles qu'elles développent des stratégies à long terme pour gérer les risques sociaux et environnementaux dans leurs chaînes d'approvisionnement. De nos jours, aux États-Unis, un dollar sur neuf géré de manière professionnelle est investi de façon durable ou responsable, ce qui représente sur l'année 2012, 3 310 milliards de dollars, affirme Oxfam. Des investisseurs institutionnels de divers horizons cherchent également à influer sur les entreprises par le biais de l'activisme actionnarial. Sur les deux dernières années, plus de 200 investisseurs institutionnels et sociétés de gestion ont enregistré ou co-enregistré des résolutions d'actionnaires sur les problèmes sociaux, environnementaux et de gouvernance pour un total largement supérieur à 1 000 milliards de dollars. En 2012, Kraft a par exemple fait l'objet d'une résolution d'actionnaires incitant l'entreprise à communiquer sur son impact sur la déforestation.

Des marges de progrès énormes

Malgré un certain nombre de progrès, les politiques et les engagements des 10 géants ne sont pas à la hauteur du défi à relever, note Oxfam. Elle n’accepte pas l’argument des 10 géants du secteur alimentaire et des boissons qui considèrent leur marge de manœuvre comme limitée par des exigences fiscales et les demandes des consommateurs. Oxfam croit au contraire qu’elles ont en réalité le pouvoir de résoudre les problèmes de faim et de pauvreté au sein de leurs chaînes d'approvisionnement. Ces entreprises ultra-puissantes ont clairement les moyens de rémunérer décemment les travailleurs agricoles, de proposer des tarifs équitables aux petits agriculteurs et d'identifier et d'éliminer toute exploitation injuste des terres, de l'eau et de la main d'œuvre.
Tel sera l’objectif de la campagne « La face cachée des marques » qui va être lancée par Oxfam. Le lancement aura lieu dans une douzaine de pays, dont les États-Unis, la Chine, le Brésil et des pays européens. Dans un premier temps, elle prendra Nestlé, Mondelez et Mars pour cibles et dénoncera leur inaction face aux inégalités rencontrées par les femmes qui cultivent le cacao utilisé dans leurs produits au chocolat. Oxfam espère par cette campagne encourager ces entreprises à réévaluer leur approche et à s'engager dans une course à l'excellence ; une saine concurrence entre ces 10 géants contribuerait à un système alimentaire plus équitable pour tous. « Reconnaissant l’intérêt du développement durable, certaines entreprises ont pris des engagements importants et louables, conclut Jeremy Hobbs, directeur général d’Oxfam International. Mais aucune n’obtient de bons résultats globaux. Ces dix sociétés doivent toutes en faire beaucoup plus. »

(1) Cultivons, dans la version française

Philippe Berthelier